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Genève est-elle un écosystème?

Cette série a emprunté trois chemins distincts. Le premier menait au CERN, dont la politique d’ouverture des connaissances a irrigué le tissu économique genevois: spin-offs, transferts technologiques, fournisseurs transformés par le contact avec l’extrême. Le deuxième passait par les organisations humanitaires, dont les contraintes opérationnelles ont non seulement produit des standards de données adoptés dans le monde entier, mais élevé durablement le niveau d’exigence de toute une ville. Le troisième traversait le secteur financier, dont la culture de la confidentialité a fait de la discrétion une infrastructure économique exportable.

Trois terrains, trois logiques — et une question qui flotte à la surface de tout cela: est-ce que ces réussites forment à elles trois un écosystème, ou s’agit-il simplement de belles histoires qui coexistent sur un même territoire?

À l'occasion des cinquante ans de l'Office de Promotion des Industries et des Technologies (OPI), Alp ICT pose un regard sur ce qui rend Genève singulière. Non pas comme un territoire à promouvoir, mais comme un écosystème à comprendre: un tissu de contraintes, de cultures et de pratiques qui, mis bout à bout, dessinent quelque chose qu'aucun plan n'aurait su concevoir...

Un terme qui mérite mieux

Pour y répondre, il faut d’abord s’entendre sur ce que «écosystème» désigne, et ne pas se contenter de l’usage rhétorique qu’on en fait souvent. En 1993, le stratège James Moore proposait, dans la Harvard Business Review, une définition précise. Dans un écosystème économique, les acteurs ne coexistent pas seulement: ils co-évoluent. Chacun est transformé par les autres. Ce qui circule entre eux, ce n’est pas uniquement de la valeur économique: c’est une pression qui modifie les pratiques et les exigences dans la durée. Un fournisseur travaillant pour un client hors norme n’en sort pas inchangé. C’est cette transformation réciproque, et non la simple concentration géographique, qui distingue un écosystème d’un cluster.

En 2021, deux chercheuses de l’Université de Genève, Emilie Dairon et Fanny Badache, ont appliqué ce cadre de réflexion directement à la Genève internationale, dans un article publié dans Global Policy, revue de la London School of Economics. Leur conclusion: Genève se distingue non seulement par le nombre d’organisations internationales qu’elle abrite (plus de cent sièges, cent soixante-dix-sept missions permanentes) mais par quelque chose de plus difficile à quantifier: la densité et la durée de la coprésence de ces acteurs, qui tissent entre eux des «réseaux complexes de relations» que nulle autre ville de cette taille ne reproduit à l’identique.

Et c’est elle qui permet de parler d’écosystème: non pas comme d’un label, mais comme d’un mécanisme. C'est précisément dans cet espace qu'opère l’Office de Promotion des Industries et des Technologies (OPI): mettant en relation les organisations, rendant lisibles les dynamiques d'un écosystème qui, sans cela, fonctionnerait en ordre dispersé.

Ce qui se transmet

Ce qui circule entre ces trois histoires, c’est quelque chose de plus difficile à saisir qu’une technologie ou un réseau: c’est d’abord un seuil d’exigence. Des ingénieurs formés au CERN, des juristes spécialisés dans la protection des données humanitaires, des développeurs dont le premier client était une banque privée — tous portent avec eux, dans leurs entreprises suivantes, des standards forgés dans des conditions que peu d’environnements connaissent. C’est cette transmission, entre générations et entre secteurs, qui produit la co-évolution au sens de Moore. Et c’est elle qui permet de parler d’écosystème: non pas comme d’un label, mais comme d’un mécanisme.

Un territoire trop petit pour cloisonner

Ce mécanisme de transmission ne fonctionnerait pas dans n’importe quelle géographie. Ce qu’Émilie Dairon et Fanny Badache ont cartographié, c’est précisément pourquoi il fonctionne à Genève. Leur travail, publié en 2021 dans Global Policy, montre que l’espace où se joue cet écosystème est physiquement resserré: il s’étale principalement de la place des Nations à l’aéroport international. Dans ce périmètre de quelques kilomètres, les fonctionnaires d’organisations internationales croisent les juristes spécialisés en protection des données, les ingénieurs issus du CERN côtoient les développeurs de startups locales, les diplomates partagent les mêmes formations que les cadres d’entreprises privées. Ce n’est pas une métaphore, mais une géographie. Et c’est elle qui rend possible l’évolution que Moore décrit: dans un espace aussi dense, les exigences ne restent pas confinées à l’organisation qui les a produites. Elles circulent dans l’écosystème genevois.

«L'OPI est au service du tissu industriel genevois depuis maintenant 50 ans, soit plus d'une génération, dans laquelle talents et innovations ont autant su emprunter au passé que forger leur propre destinée. Ce pont générationnel est à l'image d'un écosystème qui construit ses succès dans le partage et la transmission.»

L’OPI occupe dans cet écosystème une position singulière: celle qui rend les connexions possibles. Depuis cinquante ans, dans ce même périmètre, elle relie ce que la géographie rapproche sans nécessairement réunir: entreprises, institutions, acteurs de la recherche. C’est ce travail de tissage, patient et continu, qui permet à un écosystème de prendre conscience de ses propres forces et de construire une vision commune. Genève sait ce qu’elle vaut et elle le doit en partie à l’OPI.

Remerciements

Cette série d’articles, réalisée à l’occasion des 50 ans de l’OPI, est le fruit d’un véritable travail collaboratif. Alp ICT tient à remercier chaleureusement Cédric Fischer, dont la belle plume a donné vie à la rédaction de ces textes, Jean-Philippe Trabichet pour ses recommandations avisées, son œil aiguisé et la richesse de son réseau ainsi que Delphine Seitiée pour le pilotage de ce beau projet. Enfin, rien de tout cela n’aurait vu le jour sans les intervenants qui ont généreusement partagé leur temps, leur vision et leur précieuse expérience.

Un immense merci à: Maïté Barroso Lopez, Michel Warynski, Edouard Crestin-Billet & Hélène Gache.

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