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Le CERN, ou comment la science fondamentale irrigue Genève

Le CERN, les Genevois le connaissent de loin. Un tunnel sous la frontière, des scientifiques qui cherchent ce que la matière cache et, moins visible, l’une des plus grandes infrastructures informatiques jamais construites: un réseau de calcul distribué sur 170 centres dans 42 pays, mobilisant 1,4 million de cœurs de processeur. On sait que c’est immense. Ce que l’on saisit moins, c’est en quoi ça concerne Genève et les entreprises qui y travaillent.

Il y a dans cette institution une forme de respect sincère — celui qu’on accorde à quelque chose dont on pressent l’importance sans toujours en saisir les contours. Et pourtant, c’est dans ses bureaux qu’un ingénieur britannique, Tim Berners-Lee, a inventé le Web en 1989, un outil que nous utilisons tous chaque jour. Un cas célèbre, souvent cité. Mais est-il représentatif de quelque chose de plus systématique? Le CERN produit-il des compétences, des entreprises et des pratiques qui débordent sur la ville de Genève, et si oui, comment?

Du laboratoire au toit de l'aéroport

Fondé en 1954, le CERN a une vocation simple: chercher, sans application immédiate garantie, sans client, sans marché défini. Cette liberté produit des effets attendus: prix Nobel, réputation internationale. Elle en produit d’autres, moins visibles mais tout aussi réels et surtout déterminants pour le tissu économique local. Prenez les panneaux solaires de l’aéroport de Genève: ils sont issus de technologies de vide développées au CERN pour les accélérateurs de particules. Des ingénieurs ont compris que le même principe pouvait augmenter le rendement des panneaux thermiques. Ce glissement — de l’accélérateur de particules au panneau solaire — n’a rien d’accidentel. Il découle d’un principe que Maïté Barroso Lopez, adjointe du chef du département IT du CERN, énonce sans détour:

« Tout ce qu’on développe au CERN peut être transféré à la société de façon directe. Le CERN privilégie notamment une approche Open Source pour la diffusion des connaissances et technologies TIC car la politique de l’Organisation est fortement axée sur le partage et la collaboration. »

La connaissance ne se retient pas

Ce principe n’est pas un slogan, il est institutionnalisé. Le CERN l’a formulé sans ambiguïté: la connaissance ne se retient pas. Concernant la gestion de la propriété intellectuelle, elle peut impliquer des licences avec des partenaires industriels spécifiques, par exemple lorsqu’une technologie issue du CERN a un fort potentiel nécessitant des efforts importants pour la commercialisation. En général, la prise de brevet reste limitée aux cas justifiant d’une image ou d’un marché significatifs. L’exemple fondateur reste le Web lui-même, que le CERN n’a jamais voulu breveter.

«L’une des raisons du succès du Web, c’est qu’il était libre sous licence open source. Si on avait imposé des restrictions sur son accès, on ne serait peut-être pas dans la situation que l’on connait aujourd’hui.»

Cette politique a produit des entreprises actives dans la santé, l’environnement, le digital et l’aérospatial, référencées sur le portail Knowledge Transfer du CERN.

Le transfert de technologies du CERN vers l’extérieur ne se limite pas à ce transfert direct. En effet, une enquête menée en 2024 auprès de 1569 fournisseurs du CERN a mesuré ce que personne ne quantifiait jusque-là: 47 % avaient développé de nouveaux produits à la suite de leur contrat avec le CERN, 70 % identifiaient une progression technologique significative et ils avaient constaté un impact positif sur leurs ventes. Ce n’est pas un bonus, ce sont les vertus du mécanisme lui-même.

De la messagerie chiffrée à la médecine nucléaire

Cette culture, certains l’ont portée au-delà du laboratoire. En 2014, trois physiciens qui se sont rencontrés dans ses couloirs fondent un service de messagerie chiffrée. Andy Yen, Jason Stockman et Wei Sun n’inventent pas seulement une technologie, ils appliquent une culture: code ouvert, donnée protégée et la fiabilité comme produit. Ce que personne ne commercialisait encore sérieusement, ils en font un modèle économique. Dix ans plus tard, Proton compte cent millions de comptes dans le monde. D’ailleurs, son conseil de fondation accueille Tim Berners-Lee, l’homme qui avait inventé le Web, plus de trente ans plus tôt.

La même dynamique se prolonge aujourd’hui dans des collaborations plus récentes. Avec l’Université de Genève, ID Quantique, l’HEPIA, l’OCSIN et Rolex, le CERN participe à un projet autour de la communication quantique, pour développer les applications industrielles de cette technologie et renforcer la souveraineté technologique régionale. Aussi, le CERN fournit des radio-isotopes, notamment aux HUG et au CHUV, à des fins de recherche médicale.

Maïté Barroso Lopez qualifie cette relation avec l’hôpital et la faculté de médecine de «campus élargi».

Une infrastructure, pas seulement une politique

Dans les halls du CERN aujourd’hui, on croise des doctorants venus de soixante-dix pays, des ingénieurs qui repartiront fonder des entreprises, des chercheurs qui ne savent pas encore à quelle application leur travail contribuera. Mais beaucoup ne vont pas très loin.

«Ils viennent ici très jeunes, avec un contrat à court terme, et restent à Genève ensuite, conclut Maïté Barroso Lopez. On les retrouve dans les banques, dans l'industrie. Genève est un endroit assez spécial: un territoire restreint, très international, un milieu où les interactions se font facilement.»

En 2018, le CERN a d’ailleurs implanté son premier incubateur suisse de start-ups, au Park Innovaare. Par ailleurs, le nouveau programme du CERN qui encourage la création de start-ups, CERN Venture Connect, compte aujourd’hui 15 partenaires et 4 start-ups suisses, des chiffres qui continuent de croître. Ainsi, ce qui s’est produit pendant des décennies de façon diffuse a fini par être reconnu, nommé et institutionnalisé. Genève n’a pas construit un écosystème d’innovation autour du CERN. C’est le CERN qui, sans l’avoir planifié, en est devenu l’un des principaux moteurs, démontrant, peut-être mieux que n’importe quel autre exemple, comment la science fondamentale peut irriguer un territoire et bien au-delà.

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